La gratitude en entreprise : Ce que les dirigeants n'osent pas vraiment pratiquer.
- 10 août 2024
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Dernière mise à jour : 17 mars
On parle beaucoup de gratitude en entreprise. Formations, rituels, politiques RH. Mais il y a une dimension qu'on effleure rarement : ce que ça coûte, vraiment, à celui ou celle qui dirige, de la pratiquer.
La gratitude n’est pas innée
C'est une des premières choses qu'on apprend en psychologie du développement — et l'une des plus contre-intuitives. Seuls 21 % des enfants de 6 ans expriment spontanément leur reconnaissance. Le reste doit l'apprendre, l'intégrer, comprendre progressivement que ce qui leur arrive de bien ne tombe pas du ciel tout seul.
Ce chemin-là se consolide entre 7 et 10 ans, en même temps que la notion de responsabilité — comme si les deux étaient liées. Comme si reconnaître ce qu'on doit aux autres et assumer ce qu'on fait soi-même étaient les deux faces d'une même maturité.
Ce n'est pas un hasard.
Et quand on y pense, le monde de l'entreprise — et du leadership en particulier — reproduit assez fidèlement cette tension de l'enfance. Être reconnaissant, c'est admettre qu'on n'a pas tout fait seul. C'est exposer une dépendance, même partielle. Dans des environnements où l'autonomie et la force sont des valeurs cardinales, cette admission-là ne va pas de soi.
Même pour des gens qui, par ailleurs, savent très bien ce qu'ils doivent aux autres.
Ce que la gratitude révèle :
La psychologie positive a beaucoup documenté ses effets. Le docteur Chris Peterson, l'un de ses pionniers, a montré que l'expression sincère de reconnaissance crée un cercle vertueux — celui qui la donne en retire un bien-être durable, celui qui la reçoit rayonne à son tour sur son entourage.
Mais ce qui est moins dit, c'est ce que la gratitude révèle de celui qui la pratique.
Elle révèle une lucidité sur l'interdépendance. La conscience que les succès qu'on a portés ne sont jamais entièrement les nôtres. Que la réussite, au fond, est toujours une œuvre collective — même quand c'est notre nom qui apparaît en premier.
Cette lucidité-là n'est pas une faiblesse. C'est une forme de maturité du pouvoir.
Le manque de reconnaissance reste le premier facteur de démotivation dans les organisations — avant même la rémunération. Ce que ça dit, c'est que les gens ne travaillent pas uniquement pour ce qu'ils reçoivent. Ils travaillent pour ce qu'ils représentent aux yeux de ceux qui comptent. Et quand ce regard-là est absent, quelque chose se désengraine — lentement, silencieusement, mais sûrement.

Pourquoi les dirigeants la pratiquent si peu
Il y a une raison simple, et elle n'a rien à voir avec l'ingratitude.
Dans les environnements où la compétition est une norme, exprimer de la reconnaissance peut être perçu — à tort — comme un signe de dépendance. Admettre qu'on doit quelque chose à quelqu'un, c'est s'exposer. Montrer qu'on n'a pas tout fait seul, c'est risquer de paraître moins solide.
C'est un réflexe appris, pas un trait de caractère.
Et comme tous les réflexes appris dans un contexte de performance, il a un coût. Celui de relations professionnelles qui restent en surface. De collaborateurs qui donnent ce qu'on leur demande mais pas ce qu'ils pourraient vraiment offrir. D'une atmosphère où chacun protège ce qu'il a construit plutôt que de le partager.
La gratitude authentique — pas le feedback formaté, pas la mention polie en réunion — crée quelque chose de différent. Elle dit à l'autre : tu comptes, pas seulement pour ce que tu produis, mais pour ce que tu es dans ce que nous construisons ensemble.
C'est une phrase simple. Mais dans certains environnements, elle change tout.
Ce que ça demande concrètement :
Pratiquer la gratitude en tant que dirigeant ne s'improvise pas. Pas parce que c'est compliqué — mais parce que ça demande de sortir du mode gestion pour entrer dans un mode de présence différent.
Ça commence par un regard. Prendre le temps de voir vraiment ce que les gens font — pas dans les reportings, dans le réel. Ce que ça leur a coûté. Ce qu'ils ont mis d'eux-mêmes dedans.
Puis par un mot. Pas un compliment de façade. Quelque chose de précis, de personnel, qui montre qu'on a vu.
Et parfois, par quelque chose de plus rare encore : reconnaître publiquement ce qu'on doit à quelqu'un. Sans en minimiser le poids. Sans s'empresser d'enchaîner sur la suite.
Ce n'est pas de la bienveillance managériale.
C'est une posture de leadership qui assume que la force d'une organisation tient dans la qualité des liens qui la traversent — et que ces liens se nourrissent, ou s'étiolent, selon l'attention qu'on leur porte.
Et vous ?
Y a-t-il quelqu'un, dans votre entourage professionnel, à qui vous n'avez jamais vraiment dit ce que vous leur deviez ?
C'est peut-être par là que ça commence.




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