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Se sentir à sa place quand on a tout fait pour y arriver

10 août 2024
3 min de lecture

Dernière mise à jour : 17 mars

On parle rarement de ce qui se passe une fois qu'on a décroché le poste. Une fois qu'on a prouvé, gravi, obtenu. Ce que vivent les dirigeants dans ce silence d'après.

Il y a une forme d'ironie dans la question de la légitimité professionnelle quand on dirige.

On pourrait croire qu'elle se résout avec le temps. Qu'à force de résultats, de responsabilités assumées, de crises traversées, quelque chose finit par se stabiliser intérieurement. Qu'on finit par se sentir vraiment à sa place — pas juste techniquement en droit d'y être, mais profondément, tranquillement, chez soi.

Ça arrive. Mais moins souvent qu'on ne le dit.

Et pour ceux qui ont dû se battre davantage pour accéder à ces espaces — qui ont appris à se rendre acceptables, à arrondir leurs angles pour ne pas déranger, à calibrer leur présence pour qu'elle soit reçue sans résistance — la question reste là. Discrète, pas envahissante, mais tenace. Comme un léger décalage permanent entre ce qu'on est et le rôle qu'on incarne.

Légitimité, syndrome de l'imposteur, fatigue de l'adaptation : ce que vivent vraiment les dirigeants une fois arrivés au sommet — et ce qu'ils peuvent retrouver.



La place qu'on occupe et celle qu'on habite


Il y a une différence que j'observe souvent dans mon travail avec des dirigeants.

La différence entre occuper un poste et l'habiter.


Occuper, c'est être à la hauteur. Maîtriser les codes, délivrer les résultats, assumer les décisions. C'est quelque chose qu'on peut faire très bien tout en restant à distance de soi-même. En pilotant depuis un personnage construit, rodé, efficace — qui ressemble à ce qu'on est, mais n'est pas tout à fait soi.


Habiter, c'est autre chose. C'est agir depuis un endroit intérieur reconnaissable. Prendre des décisions qui s'alignent non seulement avec la stratégie, mais avec ce qu'on est fondamentalement. Entrer dans une salle de réunion sans avoir à choisir entre être perçu comme compétent et être perçu comme authentique.


Ce n'est pas un idéal naïf. C'est une question de ressource.


Un dirigeant qui occupe son poste sans l'habiter dépense une énergie considérable à maintenir la cohérence entre son rôle et lui-même. Une énergie qui ne se voit pas dans les bilans, mais qui se sent — dans la fatigue de fond, dans le sentiment diffus de jouer une pièce dont on a appris toutes les répliques sans en avoir écrit une seule ligne.

 

Le syndrome de l'imposteur n'est pas ce qu'on croit


On a beaucoup parlé du syndrome de l'imposteur. Peut-être trop, et pas toujours juste.


Ce qu'on appelle ainsi n'est pas toujours une distorsion cognitive à corriger. C'est parfois un signal. Le signal que quelque chose, dans l'environnement ou dans la façon dont on s'y est adapté, ne correspond pas tout à fait à ce qu'on est.


Ce n'est pas "je ne mérite pas ma place."


C'est parfois "la place telle qu'elle est définie ne me laisse pas beaucoup de place pour être moi."


Cette nuance change tout. Parce qu'elle déplace la question : ce n'est pas un travail sur la confiance en soi qu'il faut faire. C'est un travail de réalignement. Comprendre ce qu'on a mis de côté pour s'intégrer, ce qu'on a lissé pour être acceptable, et évaluer honnêtement ce que ça coûte de continuer à le laisser là.


(Ceux qui ont composé avec des environnements exigeants, des cultures d'entreprise peu perméables à la singularité, ou des trajectoires semées d'obstacles le savent mieux que quiconque. On développe une expertise de l'adaptation remarquable — et une certaine fatigue de l'adaptation, aussi.).


Ce qu'on retrouve quand on cesse de s'ajuster


Ce qui est frappant, c'est ce qui se passe quand un dirigeant cesse — même temporairement — de gérer ce décalage.


Quand il y a un espace pour penser sans performer. Pour dire ce qui ne va pas sans que ça devienne immédiatement un problème à résoudre. Pour retrouver le fil de ce qu'on pense vraiment, de ce qu'on veut vraiment, de ce qu'on est en dehors de ce qu'on représente.


Ce qu'on retrouve là, ce ne sont pas des révélations spectaculaires.


Ce sont des choses simples, presque oubliées. Une façon de voir les situations qui est propre à soi. Des valeurs qu'on avait mises entre parenthèses parce qu'elles semblaient peu praticables. Une manière d'être en relation qui avait été polie, lissée, rendue plus neutre — et qui, réintégrée, crée une qualité de présence que rien d'autre ne remplace.


Se sentir à sa place, au fond, ce n'est pas trouver un environnement parfait.


C'est retrouver suffisamment de soi pour ne plus avoir besoin que l'environnement vous valide.

 

Et vous ?


Si quelque chose dans ce texte a résonné — même en creux, même comme une question que vous ne vous êtes pas encore posée tout à fait — c'est peut-être le bon moment pour y prêter attention.


[Faire le point : le Baromètre du Dirigeant →]



 
 
 

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