Ces voix de l'enfance qui dirigent encore à votre place : Vos drivers !
- 10 août 2024
- 4 min de lecture
Dernière mise à jour : 17 mars
Il y a un logiciel qui tourne en arrière-plan chez chaque dirigeant. Silencieux, invisible, installé bien avant la première responsabilité. On l'appelle les drivers — ou messages contraignants. Et la plupart d'entre nous ne savent pas qu'il tourne.

Imaginez un enfant de 8 ans qui rapporte un 16 sur 20.
Dans certaines familles, c'est une fierté. Dans d'autres, la première question est : "Et les quatre points qui manquent, c'est quoi ?" Pas par malveillance. Par exigence. Par amour, parfois, mal traduit.
Cet enfant apprend quelque chose ce jour-là. Quelque chose qui ne s'oublie pas vraiment — qui se transforme. Qui devient, vingt ou trente ans plus tard, une façon d'entrer dans une réunion, de préparer un dossier, de ne jamais tout à fait se satisfaire de ce qui a été accompli.
C'est ça, un message contraignant. Une phrase entendue à un âge où l'on construisait encore les fondations. Une injonction qui nous a aidés à grandir, à performer, à être aimés — et qui continue de fonctionner bien après que le contexte qui l'a produite a disparu.
Le psychologue américain Taibi Kahler en a identifié cinq, à partir des principes de l'analyse transactionnelle. En moyenne, nous en portons tous au moins deux. Et chez les dirigeants — ceux qui ont précisément réussi à force de les écouter — ils sont souvent particulièrement bien installés.
Les 5 voix :
1 – Sois parfait(e)
« Tu dois être le premier de ta classe. »
« 18/20, c’est tout ? »
« Tu peux mieux faire. »
Ce driver produit des dirigeants rigoureux, exigeants, capables de planifier avec une précision redoutable. Il produit aussi des personnes qui procrastinent face à l'important — parce que tant que c'est en cours, ça ne peut pas être raté. Qui ont du mal à déléguer vraiment, parce que personne ne fera aussi bien. Qui vivent sous le regard d'un juge intérieur dont le verdict est rarement favorable.
Dans la salle de direction, ce driver se reconnaît facilement : c'est celui qui reprend le PowerPoint à 23h la veille de la présentation.
2 – Fais plaisir
« Sois sage! »
« Tu seras gentil si … «
« Fais plaisir à ta mère. »
Ce driver fabrique une écoute exceptionnelle, une capacité rare à créer de la cohésion, un sens aigu de ce que l'autre ressent. Il fabrique aussi quelqu'un qui dit oui quand il pense non, qui négocie contre lui-même avant même que la conversation commence, qui ressort d'une réunion avec le sentiment d'avoir trahi quelque chose — sans savoir quoi exactement.
Pour un dirigeant, ce driver a un coût particulier : il rend les décisions difficiles à porter quand elles déplaisent. Et les décisions difficiles, c'est précisément le cœur du métier.
3 – Sois fort(e)
« Sois courageux(se) »
« Tu es trop sensible. »
« Arrête de te plaindre ! »
« Je compte sur toi! »
Celui-là est peut-être le plus répandu dans les sphères dirigeantes — parce qu'il est aussi le plus valorisé. Leadership, gestion de crise, persévérance, capacité à absorber la pression sans la montrer. Des qualités réelles, indéniables.
Mais ce driver a une ombre. Il isole. Il rend la demande d'aide presque impossible. Il fait de la vulnérabilité une menace plutôt qu'une information. Et à force de ne pas montrer ce qu'on ressent, on finit par ne plus très bien savoir ce qu'on ressent.
La solitude du dirigeant dont tout le monde parle, a souvent ce driver pour origine.
4 – Fais des efforts
« On a rien sans rien. »
« Tu ne travailles pas assez. »
« Il me semble que tu n’y as pas passé suffisamment de temps. »
Ce driver produit une capacité de travail hors norme, une persévérance réelle, un don de soi qui force le respect. Il produit aussi quelqu'un qui se méfie des choses qui viennent trop facilement — comme si la facilité était suspecte. Qui surcharge là où moins suffirait. Qui pense, parfois inconsciemment, que les autres ne travaillent pas assez.
Dans un comité de direction, ce driver peut générer des attentes épuisantes pour les équipes — portées par quelqu'un qui ne réalise pas qu'il applique à tous une norme qu'il s'est imposée à lui-même sans jamais l'avoir choisie.
5 – Dépêche-toi
« Arrête de traîner ! »
« Dépêche-toi ! »
« On est encore en retard par ta faute ! »
Dynamisme, réactivité, respect des délais — ce driver a ses lettres de noblesse dans le monde des affaires. Mais il vit avec une impatience chronique, une tendance à privilégier la vitesse sur la justesse, et une incapacité à habiter vraiment le moment présent. Tout devient urgent. Tout est déjà en retard avant d'avoir commencé.
Pour un dirigeant, ce driver peut court-circuiter précisément ce qui demande du temps : la réflexion stratégique, l'écoute profonde, la décision posée.
Ce qui change quand on les voit
La valeur des drivers n'est pas de s'en débarrasser — ils font partie de ce qu'on est, et de ce qui a fonctionné. Leur valeur est de les voir.
Parce qu'un driver qu'on ne voit pas, c'est un driver qui décide à notre place. Qui oriente une réaction avant qu'on ait eu le temps de choisir. Qui fait dire oui quand on voulait dire non, qui fait travailler jusqu'à minuit quand suffisant était déjà suffisant, qui fait taire une émotion qui avait pourtant quelque chose à dire.
Les voir, c'est créer un espace entre le stimulus et la réponse. Un espace minuscule, mais décisif — celui où se trouve, précisément, la liberté d'agir depuis ce qu'on est vraiment plutôt que depuis ce qu'on a appris à être.
Ce travail-là ne se fait pas seul. Pas parce qu'il est insurmontable — mais parce qu'on ne voit pas facilement ce qu'on a passé toute une vie à normaliser.
Et vous ?
Lequel de ces cinq messages vous ressemble le plus ?
Lequel vous sert et lequel, parfois, vous dessert ?
C'est souvent par là que commence la conversation la plus utile.




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